Gaspésie, juillet 1986

Mimi Legault [email protected]
Publié le 14 juillet 2016

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14 juillet 1986. Ce jour-là, j'étais assise «les pieds pendants au bout du quai» de Marsoui en Gaspésie. Le soleil éclatait sur les vagues et dans mon dos. Je lançais et relançais ma ligne à pêche sans me soucier de prendre du poisson ou pas.

J'arrivais tout juste des Laurentides. J'étais en vacances et le reste n'avait plus d'importance. À quelques pieds de moi, il était là. Un vieux pêcheur du village sans doute. Ça se voyait et surtout ça se sentait... On s'épiait l'un et l'autre. Moi, avec discrétion. Lui, avec franchise et sans détour. La peau de son visage n'était pas bronzée. Je dirais qu'elle était cuite. Parcheminée de rides dont il se foutait éperdument. Seulement, il y avait ses yeux. Des yeux délavés. Deux taches bleu turquoise. On aurait dit qu'ils avaient fini par prendre la même couleur que la mer. C'est lui qui a brisé le silence.

- Vous êtes t'y d'la ville?

J'ai failli lui répondre avec ma fierté coutumière que «non monsieur le pêcheur. Je venais d'une superbe vallée nichée au creux des montagnes. Que j'arrivais d'un endroit touristique fort connu et que...Mais je me suis dit que ce serait comme ses rides, que ça ne lui ferait pas un pli.

-Oui, je viens de Montréal, que j’ai fini par lui dire

Ses yeux ont souri. Un regard moqueur et fier.

- Alors, vous êtes pas au courant pour l'inondation? Y a quequ'un par che vous qui est mort «nêyé» sul boul'vard Décâârie.

D'abord, j'ai failli échapper ma ligne à pêche et faire pipi sur le quai tellement j'ai ri. Lui, offensé, a changé de place sur le quai. Il  m'a définitivement tourné le dos en grommelant quelque chose comme «tous pareils ces maudits touristes». J'ai fait semblant de ne pas entendre. Heureusement, qu'il ne m'a plus parlé, j'avais un fou-rire incontrôlable. Je me suis imaginée quelques instants le boulevard Décarie comme le fleuve St-Laurent dans lequel les citadins les pieds pendants le long du mur, pêchaient de beaux gros poissons. Je me disais qu'il aurait bien aimé que je morde à son hameçon de vieux pêcheur rusé.

N'empêche qu'il avait raison le bonhomme: à la télé, on ne parlait que de ça. De la pluie diluvienne. De la noyade.  Un homme avait bel et bien fait des balounes sur le boulevard Décarie. Les pêcheurs ne sont pas tous des menteurs...

La semaine dernière, j'ai retrouvé presque la même Gaspésie avec bien sûr sa morue, ses caps et ses falaises. Avec ses maisons qui surgissent en bas des très très nombreuses côtes qui découragent plus d'un cycliste. Elles sont éparpillées: on dirait qu'elles ont poussé comme des fleurs des champs ça et là. Dans un beau désordre. Elles sont colorées les habitations de la Gaspésie. Un peu comme des fonds de peinture qu'on aurait trouvés dans la cave ou le garage. C'est jaune-jaune ou bleu-bleu. Point final. Pas de place pour l'indigo, le fuchsia ou le blanc cassé. Ce n'est pas très original ce que je vais vous confier, mais ce qui m'a frappée, c'est le Rocher Percé. Je vous entends déjà vous moquer de moi. Je sais bien que ce n'est pas une plante vivace. Qu'il n'a pas grossi depuis la dernières fois. Justement, la dernière fois que j'y étais allée, j'étais arrivée par l'autre côté. Or, lorsque je l'ai aperçu, il m'a sauté à la figure. Je me suis dit que c'était un méchant caillou! Une autre chose qui impressionne, ce sont les gens de la place. Pas «rushés» (c'est le cas de le dire) pour deux sous. Pas pressés non plus pour servir le touriste qui vient dépenser par exemple 25 $ pour un plat de six pétoncles. C'est comme s'ils ne s'attendaient pas à tant de visite tout d'un coup. Pas grave. Moi, ce que j'aime le plus des voyages, c'est le retour à la maison. Dans mon village. Celui que le curé Adam aimait tant. Lui qui se plaisait à dire dans le choeur de son église: qu'il y avait 3 000 habitants à Saint-Sauveur et 100 000 visiteurs par année. Heureusement qu'ils n'étaient pas tous pratiquants!